L’abandon corporel comme psychothérapie

Aimé Hamann



 

La démarche

L’abandon corporel est une démarche psychothérapeutique qui mobilise tout de soi et qui engage les participants, psychothérapeutes et clients, dans une rencontre favorisant de devenir sujet responsable de soi. Cette approche à la psychothérapie a été développée au Québec au début des années 1970. Elle a depuis franchi nos frontières et trouvé écho en France et en Suisse. Des colloques organisés tous les deux ans depuis les dix dernières années ont permis d’approfondir cette découverte et de mieux en comprendre les implications.

S’ouvrir à tout soi

L’abandon corporel a pris naissance dans le cadre d’une recherche sur le toucher, menée par un groupe de psychothérapeutes. Alors qu’ils en étaient à expérimenter un mode de toucher qui n’était que présence à l’autre, l’un des chercheurs s’est trouvé plongé dans une expérience aussi étonnante qu’inattendue de présence à soi-même à travers des mouvements involontaires. Avec la répétition des séances, les autres chercheurs en sont également venus à faire cette expérience, qu’ils ont nommée « I’involontaire » et qui leur a permis de découvrir que chacun est une organisation unique et déterminée.

Ces psychothérapeutes chercheurs se sont rendu compte que lorsque certaines conditions d’implication de soi sont assurées, c’est-à-dire une ouverture à tout soi-même, sans prédéfinition ni interdiction à laisser exister, non à agir, à suivre et à habiter avec toute la rigueur possible, cette expérience de mouvement intérieur se renouvelle et elle donne accès à des aspects inconnus et structuraux de soi. C’est ce qui par la suite a été appelé « la position », c’est cela l’abandon corporel : l’ouverture à tout soi-même comme c’est organisé et non comme on voudrait que ce soit. On est ainsi loin d’une théorie à laquelle se conformer ou d’un ensemble de techniques pour parvenir à un résultat prédéfini. Tout ici  est mis en place pour que l’organisation corporelle unique et déterminée qu’est chacun puisse se dire et s’assumer.

S’ouvrir à tout l’autre

Cette position d’ouverture à soi a pris avec le temps les dimensions d’une démarche sans frontières impliquant non seulement tout soi mais tout l’autre. À force de reprendre cette position qui ne prédéfinit rien de soi, de l’autre et de l’humanité, un autre niveau de recherche, dite ontologique, s’est amorcé. Les psychothérapeutes engagés dans cette démarche en sont en effet venus à pressentir cette position d’ouverture à eux-mêmes comme un mode de rapport. Ce qui est éveillé en eux à l’occasion de leur client est eux; rester en présence de cette réalité, sans agir ce qui est éveillé, permet également à cet autre d’être tout ce qu’il est, comme il est, sans contrainte ni interdiction. Les psychothérapeutes chercheurs ont alors compris que recevoir son être d’un autre donne aussi à cet autre d’être. C’est ce que ceux-ci ont nommé « l’interdépendance ».

Recevoir tout de soi à l’occasion d’un autre, même ce que l’on considère comme mal, comme irrecevable, si on le laisse être sans l’agir, accomplit le même impensable phénomène chez cet autre. Il n’y a plus alors ni bien ni mal, ni bons ni méchants. Habiter ce mode de rapport à soi et à l’autre, et ainsi recevoir et donner d’être, décloisonne les antagonismes. Tout donne et reçoit alors d’être. C’est ce que les psychothérapeutes chercheurs ontologiques ont nommé « la paradoxalité ». S’accomplit alors, ne serait-ce qu’un moment, ce que recherche ardemment tout humain, toute humanité : la rencontre recevant et donnant d’être dans la globalité de soi.

La position du thérapeute

Cette approche de la psychothérapie qu’est l’abandon corporel implique donc le psychothérapeute en tout premier lieu. C’est à lui qu’il revient à chaque instant de prendre cette position et d’ouvrir le lien thérapeutique à la rencontre. Cette ouverture à lui-même du psychothérapeute l’éclaire sur lui-même et le prédispose à apprendre soi et l’autre. Il y puise sa compétence immédiate et situationnelle. L’attention n’en demeure pas moins centrée sur le ou les clients, selon que le psychothérapeute travaille en individuel ou en groupe. Ce mode de rapport à soi et à ses clients, assumé à chaque instant par le psychothérapeute, peut prendre une forme verbale ou non verbale. Il revient au psychothérapeute de découvrir ce qui convient le mieux à chacun de ses clients. Ces modalités différentes, enrichissant l’expérience du rapport à soi et aux autres, font accéder la visée strictement psychothérapeutique aux dimensions d’une démarche, donc d’une recherche impliquant à la fois tout le psychothérapeute et tout le client.

Une telle approche non médicale ni scientifique au sens habituel du terme, mais sans compromission, avec toute la rigueur de ce qu’on appelle la recherche ontologique, met l’accent sur la rencontre entre les personnes. Psychothérapeute et clients s’engagent dans un même processus de « co-devenance » leur permettant d’apprendre et de comprendre soi, l’autre, l’humanité. Cela n’empêche en aucune manière la situation psychothérapeutique de rester entièrement centrée sur les clients. Tout au contraire. Il est essentiel pour le psychothérapeute en abandon corporel de prendre cette position d’ouverture à tout lui-même, à être et non à agir, le rendant apte à « co-devenir », en recevant et donnant d’être et de ce fait en apprenant et comprenant mieux ses clients tout en demeurant à chaque instant présent à la relation psychothérapeutique.

Le psychothérapeute chercheur en abandon corporel renonce ainsi à savoir à l’avance ce qu’est l’être humain et à détenir la vérité sur l’humain; il se dispose plutôt à mettre en place en soi-même les conditions favorisant d’apprendre et mieux comprendre qui nous sommes en faisant la place à ce qui est de soi et de l’autre.

Devenir qui l’on est

En expérimentant année après année la position d’ouverture à tout soi et tout l’autre qu’est l’abandon corporel, en apprenant d’eux-mêmes et de leurs clients à travers de nombreuses expériences de rencontres dans l’interdépendance et la paradoxalité, les psychothérapeutes chercheurs en sont venus à dégager que le mal sous toutes ses formes, la souffrance et la violence des humains ne trouvent leur explication ni dans le rapport avec les parents ni dans l’environnement social dans lequel ils évoluent. Les racines de la souffrance et l’expression de cette souffrance que constitue la violence sont au contraire inscrites dans l’origine même d’une humanité marquée par l’absence d’humanité et obligée par le fait même de conquérir cette humanité.

Cette souffrance originelle s’est par ailleurs trouvée décuplée par ce que les psychothérapeutes chercheurs en abandon corporel appellent « le co-devenu humanité », c’est-à-dire le long chemin emprunté par les humains dans leur quête d’eux-mêmes et qui les a également façonnés. Les difficultés de vivre des humains ne sont donc pas des maladies dont il faut les guérir, mais les marques accumulées d’un manque de soi à la fois constitutif et acquis au cours de notre histoire commune, qui est inscrit en chacun d’une manière particulière. On ne guérira jamais d’être l’humanité sous la forme unique de soi-même.

En ce sens, l’abandon corporel s’éloigne de la définition habituelle de la psychothérapie, puisque pour les psychothérapeutes impliqués dans cette recherche le projet n’est pas de guérir ni de changer, mais d’assumer dans un processus sans fin ce qu’est soi. L’expérience continue a démontré aux chercheurs ontologiques en abandon corporel que devenir sujet responsable de soi-même rend plus enrichissant le rapport à soi et aux autres. Le changement par excellence proposé par cette approche de la psychothérapie est avant tout l’acquiescement à soi, à ses limites comme à ses possibilités. Bien des souffrances que l’on porte s’amenuisent alors et l’existence peut s’ouvrir à des dimensions insoupçonnées de profondeur et de sens.

Recherche de sens

Les sens donnés à nos vies par les mythologies, les sagesses, les philosophies et les religions sont aujourd’hui largement remis en cause. Il ne nous reste pratiquement que la science comme institution sur laquelle nous appuyer. Même si la science se montre très efficace à explorer notre univers, cependant elle s’avère insuffisante pour ce qui est d’offrir aux humains des horizons engageant la globalité de leur existence. Les réponses des grandes institutions ne nous satisfaisant plus et la science n’apportant pas de compréhension adéquate aux problèmes du mal, de la violence et de la souffrance, nous nous sommes tournés vers la seule institution intouchée, soi-même. Il nous reste alors à explorer ce donneur de sens co-devenu que chacun est, à partir de sa subjectivité constitutive, qui ne peut se poser que comme vérité à recevoir.

Envisagée sous cet angle, la psychothérapie pourrait offrir un lieu de substitution aux grandes recherches institutionnelles tout en assurant aux individus la présence la plus adéquate à leurs souffrances les plus intimes. L’individu y découvrirait de l’intérieur certains des enjeux essentiels de sa propre existence. Devenir sujet de soi-même et entrevoir les dimensions du fait humain apportent sens et direction à sa vie. Les limites inévitables de chacun s’apprivoisent et peuvent être accueillies en soi.

Le risque de soi

L’abandon corporel offre à chacun la possibilité de se rencontrer, de démêler l’écheveau de son intériorité et de devenir sujet de sa propre existence. Des symptômes, des somatisations disparaissent souvent du seul fait de prendre le risque de qui l’on est. Il est toujours de la plus haute importance de trouver un psychothérapeute avec lequel l’on se sent en confiance. Il y va de sa vie à explorer le plus profondément possible. Le rapport, la confiance ne se commandent pas.

Cette approche de la psychothérapie se prête tout autant à des rencontres ponctuelles ou à court terme qu’à une démarche pouvant s’ouvrir sur une recherche ontologique impliquant soi, les autres et l’humanité tout entière. Nos souffrances peuvent ainsi devenir une voie d’accès à l’approfondissement de soi et du fait humain. Tous les humains pourraient peut-être gagner à s’engager dans une démarche de recherche de soi.

  voir aussi :
textes brefs, pour aborder les fondements de l'abandon corporel


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